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Lionel Zinsou : "L'électrification de l'Afrique passera par un modèle décentralisé"

Le 05 Déc 2016 à 11h52

L'ancien Premier ministre du Bénin fait le point sur la situation énergétique de l'Afrique. Le manque crucial de capital n'a pas permis à l'Afrique d'exploiter les immenses ressources qu'elle possède. Mais l'avenir énergétique du continent africain réside dans les micro-réseaux locaux, dont la mise en place est possible grâce aux technologiques actuelles, assure Lionel Zinsou.

Lionel Zinsou, Ancien Premier ministre du Bénin.

Nous essayons aujourd’hui de comprendre un paradoxe : l’Afrique est un continent qui regorge de ressources naturelles or elle est extrêmement démunie sur le plan énergétique. Comment expliquez-vous cela ?

Ce qui manque ce ne sont pas les ressources, c’est le capital, le financement, les moyens d’extraire les ressources. Vous avez des ressources de toutes natures minérales, mais il n’y a pas de route pour atteindre la ville, le champ de gaz ou de pétrole, pas de port au bout de la route, pas tous les moyens en compétences humaines comme des géophysiciens, la logistique pour exporter ou transformer les produits, et en matière de technologie le niveau suffisant.

Mais cela change vite, en termes de capital financier et de modernisation financière, les Etats sont mieux gérés et assez largement désendettés, ils peuvent commencer à lancer des grands projets comme créer des routes, des ports… En matière de capital humain également, avec l’ouverture d’universités, on n’en avait pas jusqu’en 1968 au Bénin. Aujourd’hui l’université du Bénin compte 120 000 étudiants.

Il n’y a pas encore assez d’infrastructures mais il y a déjà un embryon tout de même. Qu’en est-il de l’électrification de l’Afrique ?

On extrait probablement 5 % de ce qu’on a découvert, et on a découvert moins de la moitié de nos ressources en pétrole et de l’ensemble des métaux. 70 % de la population africaine n’a pas accès à l’électricité. Comme sa croissance a été très forte durant les 15 dernières années, 5 % en moyenne par an – c’est beaucoup, 3 fois celle de l’Europe – vous avez maintenant des usines, des entreprises, des villes qui demandent de la climatisation, de la circulation urbaine… Et vous êtes en panne d’énergie, de produits raffinés. Vous avez ce paradoxe que vous pouvez produire 2 millions de barils par jour comme le Nigeria, et avoir pour premier poste d’importation des produits raffinés ! Parce qu’on n’a pas pu mobiliser le capital pour créer les raffineries et les faire tourner. Et en matière électrique, on a un réseau vétuste, des années 60, à peine maintenu. C’est le continent champion des pertes en lignes.

Quel est le modèle d’avenir en matière d’électrification ?

Il va falloir un modèle très décentralisé. La technologie nous aide beaucoup car la baisse des coûts, notamment dans le solaire, va permettre de faire de l’électrification rurale et des réseaux intelligents, des smart grids. On peut s’offrir des micro-réseaux locaux autour de centrales. Entre 3 et 10 ans cela peut se déployer. Il faudra aussi faire tourner de grandes usines et de grandes villes avec des panneaux solaires. Il faudra construire de grandes centrales, ça peut être des centrales à concentration solaire, et ça va sûrement demander beaucoup de progrès dans le stockage, le Maroc est très avancé là-dessus par exemple. On aura un mix énergétique dans lequel vont rester toutes les composantes énergétiques, notamment les hydrocarbures. Le continent africain est abondant en charbon, il faut donc négocier avec la communauté internationale, car l’Afrique ne pollue pas. L’Afrique demande à ce qu’on la laisse faire du charbon, elle ne pollue pas. Or la réponse est non. A la COP21 et 22, l’Afrique a dû se faire entendre : « si vous m’empêchez d’utiliser mes ressources à prix très bas, alors vous devez payer ». L’Afrique était inaudible dans les conférences sur le climat, aujourd’hui elle est un véritable acteur. Elle fait des propositions, prend de grandes initiatives, elle a sécurisé des ressources aidée par des entreprises, des sociétés civiles et politiques comme Jean-Louis Borloo.