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Baisse du prix du pétrole : quelle influence sur les pays dépendants ?

Le 02 Oct 2017 à 13h03

Pierre Terzian, PDG du cabinet Pétrostratégies, analyse pour nous l'impact de la baisse du prix du pétrole sur les pays dont les richesses dépendent de l'or noir. De l'Arabie Saoudite au Venezuela, les situations sont différentes.

Bonjour à tous, bienvenus pour une nouvelle PE Car.

Quand le prix du pétrole baisse, certains pays trinquent. De l'Algérie au Venezuela, en passant par la Russie, certains pays sont très dépendants des recettes qu'ils font avec l'or noir. Nous allons voir cela avec le PDG du cabinet Pétrostratégies, Pierre Terzian, l'un des meilleurs observateurs du monde du pétrole, je vais le chercher.

Bonjour Pierre Terzian. Merci d'avoir accepté cette balade interview en voiture à moteur hybride. Avec Pétrostratégies, votre cabinet, vous êtes un observateur assez fin des marchés pétroliers du monde entier, et on va s'intéresser avec vous aux conséquences de la baisse du prix du pétrole sur les finances de certains Etats très dépendants. D'abord c'est très hétérogène entre les conséquences sur le Venezuela et celles sur l'Arabie Saoudite, c'est assez différent quand même.

Effectivement c'est assez différent, on parle de dépendance parce que tous ces pays reçoivent beaucoup d'argent du pétrole et cette part d'argent par rapport à l'ensemble de l'économie représente un paquet. Alors cela dit, il y a des différences énormes. Certains d'entre eux dépendent totalement du pétrole, presque, d'autres beaucoup moins. Et ce n'est pas seulement une question de composition de l'économie de chaque pays, c'est aussi en fonction de la politique qui est impliquée. Par exemple si on prend deux cas extrêmes. Vous avez un cas comme le Venezuela, où c'est l'effondrement total, et à l'autre extrême, vous avez un pays comme la Norvège, qui fait comme si elle ne produisait pas et n'exportait pas de pétrole ni de gaz. Elle fait son budget, elle prend la part qu'il lui faut des revenus pétroliers pour financer ce budget, et puis tout le reste de l'argent est mis dans un compte souverain investi, géré, etc. Ce qui fait que on peut parler de dépendance dans les deux cas, Venezuela et Norvège, mais ça n'a rien à voir, le mot n'a pas du tout la même valeur dans les deux cas. S'il fallait vraiment synthétiser, il faut que ce soit un pays démocratique où l'argent du pétrole est surveillé par la représentation nationale. Donc la démocratie est vraiment extrêmement importante. Deuxièmement, il faut un certain degré de développement économique et aussi comportemental, de gouvernance, si on peut dire. Ce sont des conditions que peu de pays réunissent.

Parlons du Venezuela, en particulier à nouveau, ce pays dépend énormément pour sa gestion, pour ses recettes, du pétrole, mais il dépense et il a au fond très peu investi.

L'argent qui vient est dépensé sans réfléchir à la manière dont cet argent sera reproduit, renouvelé, parce qu'on part du principe que le pétrole va tout régler. Lorsque le prix du pétrole s'effondre, alors là ça ne va plus, le modèle se casse en morceaux et on a devant soi une crise énorme. Et d'ailleurs dans le cas du Venezuela, c'est allé tellement loin, que si vous regardez les comptes, la décroissance économique a démarré avant même la chute des prix du pétrole tellement ils avaient été loin dans cette politique de dilapidation des richesses pétrolières.

Le paradoxe pour le Venezuela c'est que le pays est assis sur des réserves pétrolières qui sont aussi importantes que celles de l'Arabie Saoudite, c'est une des plus grosses au monde.

Le Venezuela a beau exporter des volumes comparables à tel ou tel pays, les recettes nettes de ce pétrole ne sont pas comparables parce que les coûts sont très importants.

Et donc il fallait investir pour être capable d'avoir un outil de production, d'exploration, important et en bon état.

Il y a très peu de pays qui peuvent se dire le dollar que j'ai aujourd'hui peut devenir 50 cents l'année prochaine donc je vais l'utiliser à bon escient.

Alors parlons de la Russie. La Russie est une puissance qui a d'autres revenus que le pétrole ou le gaz mais qui est très dépendante. Là il y a un risque de déstabilisation y compris géopolitique, la crise géorgienne, la crise ukrainienne, sont liées à la baisse du prix du pétrole.

Alors la Russie a joué la carte du nationalisme économique lorsqu'elle a été frappée par la crise. Mais attention, dans les faits, elle a laissé sa monnaie s'effondrer, ce qui a sauvé toute son industrie énergétique qui a été en quelque sorte protégée par cette dévaluation. Alors, c'est un pays qui commence à prendre conscience de ses difficultés, qui essaye de se redresser. La Russie est un exemple, mais il y a meilleur exemple, en quelque sorte aussi, c'est l'Iran.  

Pourquoi ?

L'Iran a mis à profit les sanctions qui l'ont frappé pour réduire fortement ses importations. Le résultat c'est qu'aujourd'hui si l'on regarde tous les pays membres de l'OPEP, l'Iran est le seul qui a redressé ses comptes grâce aux efforts qui avaient été accomplis, et grâce aussi au fait que par la levée des sanctions, il a pu exporter davantage de pétrole.

Il faut dire un mot de l'Arabie Saoudite, qui est une puissance elle aussi considérable, qui a accumulé beaucoup de dollars au fur et à mesure des décennies grâce au pétrole, mais qui aujourd'hui est tout de même elle-même dans une situation difficile, alors qu'on dit qu'elle serait peut-être à l'origine de cette baisse du prix du baril. Il y a un paradoxe pour l'Arabie Saoudite, là ?

L'Arabie Saoudite a fait très peu d'efforts pour réduire sa dépendance par rapport au pétrole. Très peu. Et le gouvernement à priori ne prend pas les mesures nécessaires pour préparer sa population. On a l'impression que ces gens-là ne croient vraiment pas que dans 20, 30, 40, 50 ans, il n'y aura plus de pétrole pour eux, ou en tout cas que les revenus du pétrole seront très inférieurs à ce qu'ils reçoivent aujourd'hui.

Comment se fait-il que tous ces pays, qui sont pour la plupart, hormis la Russie, au sein de l'OPEP, n'arrivent pas à s'entendre sur une baisse de la production qui permettrait de faire remonter les cours ?

Dans le passé ils ont réussi, à plusieurs reprises, lorsqu'ils réduisaient la production, les exportations, le prix redémarrait et ainsi de suite. Aujourd'hui, c'est complètement nouveau, ils ont en face d'eux un modèle d'affaire qui est très différent du modèle d'affaire conventionnel. L'OPEP et ses membres, ont du mal à comprendre. Ils ne savent pas par quel bout prendre, cette affaire, cette question, comment s'en sortir. Et on en est là aujourd'hui, et bien ils ont devant eux une bête économique, commerciale, industrielle, qui s'appelle schiste, qui a une faculté de réaction extrêmement rapide aux évènements. Dès que le prix baisse, et bien ils battent un petit peu en retraite. Dès que le prix augmente, ils rebondissent mais avec une rapidité extraordinaire. Entre temps ils font preuves d'imagination, d'innovation, ils réduisent sans arrêt les coûts, ils améliorent les performances. C'est un modèle économique qui n'est pas encore compris parfaitement et maitrisé.

C'est qu'il y a vraiment deux industries du pétrole différentes en quelque sorte. Il y a l'industrie des conventionnels qui est assez lourde et qui a du mal à s'adapter, et puis il y a l'industrie du schiste qui elle est plus souple et plus innovante. Le paradoxe c'est que les pays industrialisés, globalement et en développements, profitent de cette baisse du prix du pétrole. Mais le paradoxe est que nous pourrions être victime aussi de déstabilisation sociales et géopolitiques de tous les pays que nous venons de citer.

C'est vrai que lorsqu'il y a une crise politique ou socioéconomique aggravée par une chute des prix du pétrole dans un pays qui dépend de ces revenus, les choses bien entendu empirent. La guerre en Irak ça a été le déclencheur de la grande augmentation des prix du pétrole que nous avons connu à partir de 2003 - 2004. La guerre a eu lieu au printemps 2003, et si vous regardez toute cette période, il y a eu une flambée des prix du pétrole, on a atteint des sommets, à cause principalement de la guerre en Irak. Et là, l'impact a été ressenti sur les économies des pays importateurs, bien sûr en Europe, mais aussi ailleurs dans le monde. On est typiquement dans le cas d'initiatives politiques qui ont des impacts pétroliers et des impacts économiques.

A l'inverse nous n'avons pas intérêt à une certaine remontée des prix pour éviter la déstabilisation des pays qui dépendent du pétrole ?

C'est vrai, ces pays dépendent du prix du pétrole mais ils dépendent encore plus de leurs gouvernances ! Y a-t-il une vrai gouvernance ou pas ? C'est ça le principal sujet. Parce qu'on peut se protéger contre les aléas du prix du pétrole si on est bien gouverné. À contrario, même si les prix du pétrole augmentent, on peut se tirer d'affaire pendant un certain temps. Mais les problèmes reviennent si on n'a pas travaillé à la base à leurs solutions.

Merci Pierre Terzian d'avoir accepté cette interview balade en PE Car, et à bientôt pour une autre PE Car sur Politiques énergétiques.