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ONG et entreprises : quelles relations ?

Le 06 Juin 2017 à 10h33

Bruno Rebelle, ancien directeur de Greenpeace France et aujourd’hui directeur de Transitions, agence-conseil en développement durable, évoque la relation entre les organisations non gouvernementales et les entreprises. Entre dialogue, concertation, accompagnement et confrontation, il aborde les avantages et les limites des actions des ONG auprès des entreprises.

Une nouvelle PE Car consacrée cette fois au rôle du monde associatif, des ONG, dans la problématique de l'énergie, à quoi servent les ONG, quel dialogue avec les industriels ? Autant de questions que nous allons poser à Bruno Rebelle, un grand militant écolo.

Merci Bruno Rebelle d'avoir accepté cet entretien en voiture à moteur hybride. Vous avez fait du développement durable votre vocation, d'abord comme militant écologiste, vous avez été notamment le directeur de Greenpeace France, et puis, maintenant comme conseiller auprès d'institutions, d'entreprises avec votre cabinet d'expertise qui s'appelle Transitions. Et vous conseillez des institutions, des collectivités locales, des industries. Comment est-ce qu'un militant écolo peut aujourd'hui devenir le conseil d'entreprises ?

Dans la continuité de l'action, parce que j'ai pu voir quels étaient les avantages, mais aussi les limites, de l'action des ONG, que j'ai trouvé intéressant effectivement de prolonger mon engagement pour promouvoir du changement en me rapprochant de réalisateurs d'opérations quelles qu'elles soient, pour essayer de les influencer, non plus de l'extérieur, mais de l'intérieur. Et je trouve qu'il y a une certaine continuité dans cette façon de faire.

L'idée c'est d'aider à ce que se noue un dialogue entre ceux qui produisent, qui décident, qui font, que ce soit des élus politiques ou des chefs d'entreprises, et puis les enjeux, les objectifs de la transition énergétique telle qu'elle est vécue par ceux qui en sont les militants depuis toujours.

Oui, je pense que les ONG, notamment les ONG militantes sur les questions environnementales, ont forcé, et c'est plutôt une bonne chose, des acteurs, notamment les entreprises mais aussi des gouvernements ou institutions publiques, à regarder de manière beaucoup plus attentive ce qui se passait dans le monde qui les entouraient. Quelles étaient les attentes de la société, quels étaient les enjeux, quels étaient les impacts auxquels ces entreprises n'avaient pas forcément pensé ou impacts qu'elles n'avaient pas regardés avec l'attention nécessaire.

Et à partir de ce moment-là, effectivement, ça oblige ces acteurs-là, à considérer ces effets, ces attentes, ces impacts sur l'environnement et sur la société au sens large du terme, et peut se nouer un dialogue, il ne se noue pas toujours, mais en tout cas il peut se nouer un dialogue, et moi j'ai trouvé intéressant de passer de la posture du poil à gratter, de l'aiguillon qui vient piquer là où ça fait mal en disant : « Vous n'avez pas pensé à ça, il faut regarder un peu plus loin que le revenu de l'action en bourse », à une attitude différente de dire « Comment est-ce qu'on peut faire de la transformation de l'entreprise ou de la transformation de l'institution depuis l'intérieur ? ».

Mais il y a tout de même maintenant des années que les entreprises, en France en particulier, petites ou grandes industries font de la RSE, la responsabilité sociale et environnementale. C'est rentré dans les mœurs en quelque sorte, il y a encore des besoins aujourd'hui réellement de piquer au vif ?

Oui, alors c'est moins vrai peut-être aujourd'hui qu'il y a 10 ou 15 ans, et vous avez raison de mentionner que beaucoup d'entreprises et la plupart, je dirais, se dotent d'une stratégie de responsabilité sociale et gouvernementale, mais il y a encore peu d'entreprises qui vont jusqu'au bout de l'exercice, qui consiste à questionner leur business modèle, questionner le cœur de leur métier pour voir de quelle manière elles devraient engager une mutation pour justement être sur un métier un peu différent tout en restant dans leur cœur d'expertise ou dans leur domaine d'expertise, de façon à justement avoir une action plus positive sur l'ensemble de la société.

Mais est-ce qu'on peut faire se rencontrer et voir même co-construire, co-créer ensemble quelque chose avec des gens qui sont dans une logique presque d'affrontement, de rapport de force que sont les grandes ONG et puis ceux qui construisent, doivent produire tous les jours ?

Vous l'avez mentionné, j'ai été directeur de Greenpeace en France pendant 7 ans, j'ai été le numéro 2 de Greenpeace au niveau international pendant 3 ans supplémentaires. Donc je crois pouvoir dire que je sais à peu près ce que c'est la confrontation. Mais dans une organisation comme Greenpeace, la confrontation n'est pas une fin en soi, c'est un objet, c'est un moyen de faire évoluer les choses. Si on peut se passer de la confrontation c'est tant mieux, parce que c'est beaucoup plus rapide, beaucoup plus efficace.

Mais est-ce qu'un industriel va écouter quand il se fait agresser par exemple ?

 

En règle générale quand on en est obligé à venir à la confrontation, c'est parce que l'industrie en l’occurrence n'a pas écouté ce qu'on lui proposait avant. Et l'action des ONG en règle générale, c'est d'abord d'essayer de convaincre, de sensibiliser, d'apporter des preuves de la nécessité de bouger, et si effectivement l'acteur ou les acteurs ne veulent pas entendre ce qui est dit, c'est d'aller un petit peu plus loin pour qu'il y ait une prise de conscience.

Ce que j'ai aussi appris de mes années ONG, c'est que peut-être que des fois les ONG sont un peu simplificatrices ou ne comprennent pas toujours, je dirais, la complexité de certains processus de changement. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas continuer à pousser, à demander, à exiger, mais il y a peut-être un moment où il faut basculer vers une forme d'accompagnement, ou en tout cas de relâcher un petit peu la pression pour que le changement puisse se faire. Et c'est toute la subtilité de ce dialogue, de cette concertation, qu'il faut organiser.

Essayons de trouver des exemples concrets d'actions qui sont menées aujourd'hui et qui permettent de co-construire quelque chose qui est un vrai virage pour une entreprise. Par exemple en ce moment sur l'enjeu de l'huile de palme et de la déforestation en Indonésie. Il y a en ce moment des dialogues qui sont noués entre des entreprises et des ONG.

Sur cette question-là, il y a depuis pas mal de temps des initiatives qui ont été prises, une première initiative qui a été prise par le WWF de fonder une table ronde sur l'huile de palme responsable, qui était une première façon de mettre les acteurs autour de la table. Un certain nombre d'observateurs se sont rendus comptes que ça n'allait pas assez loin, pas assez vite, donc d'autres sont montés au créneau pour exiger, pour faire la demande expresse de stratégie zéro déforestation.

Aujourd'hui tout cela évolue avec des acteurs de l'huile de palme qui ont compris qu'il fallait qu'ils changent radicalement de position, mais du coup aussi une nouvelle complexité qui apparait parce que ce n'est pas que le fait de grandes entreprises qui détruisent la forêt, c'est aussi de petits producteurs qui voient dans cette spéculation agricole qui est l'huile de palme, une source de revenus extrêmement alléchants, extrêmement intéressants, et donc dans le cas de l'Indonésie il y a plus de 10 millions de petits producteurs qui font deux ou quatre hectares et qui vivent de l'huile de palme. Et qu'on ne met pas au chômage du jour au lendemain. Et qui vivent plutôt bien, et qui du coup sont aussi un élément de pression, alors je ne suis pas en train de rejeter la faute sur les petits producteurs. Si on ne prend pas en compte les uns et les autres, on n'y arrivera pas.

Et donc c'est là où la combinaison entre des ONG de protection de l'environnement, des acteurs industriels qui sont en capacité aussi d'avoir une relation commerciale avec ces petits producteurs, des ONG de développement qui vont travailler avec les petits producteurs, on peut arriver à faire quelque chose de plus intelligent. On n'est pas dans un monde de bisounours, dans un monde où tout le monde est beau et tout le monde est gentil, donc il y a des fois il faut un peu se cogner pour ensuite repartir en disant « Ok, là on a compris qu'on pouvait faire un bout de chemin ensemble jusqu'à la prochaine étape », et on refait un point et on regarde comment on peut avancer ».

Et toute l'attention qu’il y a en France, notamment sur les enjeux énergétiques, parce qu'on est obligé, il faut passer d'un système qui est très centralisé à un système beaucoup plus décentralisé, montre bien qu'il y a de nouveaux acteurs qui rentrent en ligne de compte aujourd'hui et qui portent une vision un petit peu différente de la politique énergétique, notamment les territoires.

Pour conclure, l'enjeu de demain, des relations entre les ONG, notamment dans le domaine de l'énergie, les ONG et les grandes entreprises, et les grandes institutions et les grandes collectivités locales, c'est quoi ?

Moi je pense qu'il faudra toujours quand même des acteurs indépendants, observateurs de la réalité, le changement ce n'est pas quelque chose de naturel. Pour changer il faut une opportunité ou il faut qu'on se fasse botter les fesses. Donc je pense que c'est bien qu'il y ait des acteurs non gouvernementaux qui soient des aiguillons. Il faut que ces aiguillons soient plus pertinents que ce qu'ils ne sont parfois.

Moins caricaturaux.

 

Peut-être moins caricaturaux... Et qu'ils emploient plus l'écoute. Même s'il y a un moment où effectivement la caricature elle sert à déclencher le débat. Et puis ensuite il faut qu'il y ait des espaces de dialogues, pour dire : « Ok, là on a compris, maintenant comment on fait ensemble ? » parce que si on reste toujours chacun dans son pré carré, on n'y arrivera pas.