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Quelle voiture pour demain ? Débat Christophe de Margerie et Vincent Bolloré

Le 03 Oct 2014 à 21h11

Christophe de Margerie et Vincent Bolloré débattent au Mondial de l'auto 2014 sur la voiture de demain, les énergies du futur et la transition énergétique. Dans quoi roulera-t-on dans les années qui viennent ? A quoi roulera-t-on surtout ?

Débat - partie 1

Débat - partie 2

Débat - partie 3

Christophe Boulain : On l’a tous observé, la société évolue, de plus en plus de personnes vivent en ville, les prix du carburant augmentent, la problématique de pollution touche tout le monde, bref, il faut que la voiture évolue, quelle peut être la voiture du futur, il semblerait selon vous que ça pourrait être une voiture électrique ?

Vincent Bolloré : La voiture électrique a à la fois un grand avenir parce qu’elle est sans bruit, elle est sans aucune émission, donc sans odeur à l’intérieur des villes, mais son avenir se limitera à l’urbain et au périurbain, il n’y a aucune chance à ma connaissance dans les 20 ans qui viennent qu’elle puisse remplacer les moteurs thermiques qui ont la capacité d’aller très loin.

Les batteries ne supportent pas des charges rapides aujourd’hui et ne les supporteront pas demain.

Christophe Boulain : Si la voiture électrique n’est une solution que pour la ville on doit imaginer un panel complet de solutions, est-ce que, Christophe de Margerie, vous pensez qu’il y aura de la voiture thermique, de la voiture électrique et d’autres solutions possibles pour la voiture de demain ?

 

Thierry GUERRIER : Et on peut même vous demander qu’est-ce que vous pensez tout simplement de la voiture électrique à 100 % ?

 

Christophe de Margerie : Ce qu’il est valable aujourd’hui dans un pays ne l’est pas forcément globalement. C’est le gros problème que nous avons en ce moment pour nous faire comprendre c’est de répondre que notre avenir n’est pas ici, il est partout, et que Total par exemple vend son pétrole partout et pas qu’en France et qu’en France il y a effectivement un débat beaucoup plus avancé qu’ailleurs sur la voiture électrique, sur le problème de la pollution, du changement climatique.

C. B. : C’est pour ça que la voiture électrique est peut-être viable en France mais peut-être pas partout ?

 

C.d.M. : Non mais elle sera de toute façon toujours plus propre dans une ville, le problème après ça c’est de savoir où vous mettez votre centrale électrique et quel est le combustible de cette centrale électrique. Si le combustible est le nucléaire par définition il n’y aura pas d’émission de CO2, si c’est de la lignite ou du charbon comme en Allemagne il y en aura.

V. B. : Ca dépend de ce que vous faites avec votre voiture, je crois qu’il y a beaucoup de gens qui ne font que 40 ou 50 kilomètres ou 60 kilomètres par jour, ceux-là peuvent avoir une voiture électrique. Ce sera sûrement une voiture à l’intérieur des villes parce que c’est là où il y a beaucoup de voitures, donc c’est là où on est sensible aux émissions. On peut sans doute à partir des systèmes de voitures électriques faire des systèmes d’auto-partage. On pourrait faire des systèmes d’auto-partage avec des voitures non électriques mais les élus politiques ne donneront jamais des places réservées à des voitures traditionnelles, elles ne donneront des places réservées qu’à des voitures dites non polluantes.

C. B : Mais ça veut dire que la voiture électrique a une raison d’être si ce sont des voitures de flotte, c’est le seul moyen pour que ce soit viable en termes de rendement et d’utilisation et à condition que l’électricité soit propre et pas produite par une centrale à charbon ?

 

V. B. : Non, je pense que c’est un petit peu différent, le principal intérêt de la voiture électrique en ville, c’est pas d’odeur et pas de bruit, ça c’est un fait scientifique. Ensuite, l’auto-partage facilite beaucoup l’usage de la voiture électrique parce que l’auto-partage donne sans doute accès à des places réservées et la place réservée donne accès à un service extrêmement intéressant.

Mais le client qui veut transformer, changer sa voiture pour une voiture uniquement électrique je n’y crois pas parce qu’il y a un problème d’autonomie pas forcément sur la distance mais sur la distance et le temps de recharge.

C.d.M. : Effectivement pour des raisons politiquement correctes on ne va pas laisser les emplacements réservés à des voitures qui utilisent de l’énergie fossile. Quel est le but de tout ça ? C’est de rendre l’air plus propre. Pour le reste puisque de toute façon on a besoin des deux ce qui compte c’est de réduire chacun à son niveau, chacun avec son savoir-faire les émissions, c’est-à-dire l’efficacité énergétique.

Je reviens de la Silicon Valley, il y a une start-up qui travaille sur un outil extraordinaire basé simplement sur le GPS pour trouver à tout moment quel est l’endroit où vous pouvez venir vous garer le plus facilement dans une ville pour éviter d’avoir à polluer, à attendre et à chercher une place. Il y a ça maintenant dans la région de Los Angeles, c’est un truc énorme.

T. G. : Les différents ingénieurs, experts qui s’expriment depuis quelques jours avant le Mondial montrent tous qu’on va vers des solutions hybrides hormis ce débat spécifique sur la voiture électrique avec des moteurs et des carburants de plusieurs natures, l’hydrogène, comment sera station de distribution d’énergie du futur ?

C.d.M. : En Allemagne, on a une station à Berlin où vous pouvez avoir accès à toutes les formes d’énergie. C’est une station pilote, c'est-à-dire qu’on est en train de voir s’il faut garder toutes ces sources de carburant, l’hydrogène, l’électricité, puis de voir finalement quelles sont celles qui sont les plus adaptées.

Il va falloir trouver un bon équilibre en fonction de la population, en fonction des décisions des politiques et des constructeurs.

T. G. : Est-ce que vous distribuerez de l’électricité ou des Autolib’ un jour ?

 

C.d.M. : C’est prévu oui mais dans quelles conditions ? Car pour pouvoir charger des batteries rapidement, il faut une intensité plus forte. Donc au lieu d’avoir des lignes petite tension, il faut des lignes moyenne tension. Donc il y a un problème là un petit peu de service public sur lequel il faut qu’on s’entende avec l’ensemble des parties prenantes, c’est : qui prend quoi à sa charge pour donner la possibilité au consommateur d’un produit le moins cher possible.

C. B : Est-ce qu’il faut réduire ses émissions de CO2 pour la pollution ou alors il faut réduire sa dépendance au pétrole parce qu’effectivement, il n’y en a peut-être pas beaucoup ou pas pour très longtemps ?

C.d.M. : Il n’y a plus de peak oil mais il y a toujours un pic de capacité, c’est-à-dire il faut trouver l’argent ou trouver les investisseurs qu’ils soient d’accord pour aller chercher encore plus de pétrole dans des endroits qui ne sont pas toujours les plus sympathiques au monde. Nous, notre réalité, c’est qu’il y a du pétrole et du gaz mais il y a une responsabilité bien évidemment énorme, c’est celle du réchauffement climatique. Donc continuons-nous à nous battre sur : "je produis du gaz mais j’en consomme moins, je produis du pétrole mais j’en consomme moins" et in fine, tous ensemble, on va contribuer à une réduction des émissions de carbone.

T. G. : En revenant un petit peu à notre débat, vous venez de nous dire qu'il y aura peut-être un jour l’électrique dans certaines de vos stations, voire de l’hydrogène pour la pile à combustible si l’expérience de l’Allemagne fonctionne. Est-ce qu’en distribuant à terme d’autres sources d’énergie, vous n’êtes pas en train de tuer, vous êtes d’abord un pétrolier, votre business model ?

C.d.M. : Bien sûr que non, on ne tue pas notre modèle puisque de toute façon, on connait la fin provisoirement c’est qu’en 2030 de toute façon, on est à 74 % d’énergie fossile encore dans ce qu’on appelle le mix énergétique.

En ville effectivement on va aller de plus en plus dans l’électrique. Est-ce que c’est au détriment de la vente de produits pétroliers dans les villes ? Oui, forcément à terme, par définition parce que notre but, ce n’est pas d’augmenter la consommation de pétrole.

C. B.  : Est-ce que vous avez imaginé un jour grâce à votre système d’Autolib que vous avez à Paris et dans d’autres villes, que les batteries de vos voitures servent aussi à stocker de l’énergie pendant la journée pour la redistribuer dans le réseau à des moments où il y a des pics ; là il y aurait une vraie utilité, surtout avec des batteries qui ont besoin de fonctionner pour donner leur plein rendement parce que si on les stocke sans rien faire, elles se déchargent.

V. B. : On le fait déjà, on a sept endroits dans le monde où on a des containers qui représentent des mégawatts ; on a des batteries qui y sont stockées, qui sont mises en réseau… Et on fait ça dans beaucoup d’endroits et on le fait aussi avec les panneaux de nos amis de Total parce qu’il se trouve que c’est les meilleurs du monde aujourd'hui.

En stockage d’électricité, on est le premier groupe mondial depuis quarante ans parce qu’il se trouve que pour stocker de l’électricité, il faut faire le plus petit des stockages qui est ce qu’on appelle un condensateur et on a 35% du marché mondial des composants pour condensateurs.

T. G. : Il y a un sujet de société ou politique, c’est que depuis mercredi 1er octobre, il y a ce projet de loi sur la transition énergétique. Qu’est ce que vous attendez de ce projet de loi ?

C.d.M. : Pour être vraiment dans le vif du sujet, c’est bien qu’on s’en occupe en France mais une politique de ce genre n’a d’intérêt que si elle est reprise à l’intérieur d’une politique plus large et que la France à elle toute seule, ne peut pas régler les problèmes de la planète.

Là par exemple sur un des objectifs qui est celui de réduire les émissions en 2050 de 50%. C’est aujourd'hui… alors c’est 2050 mais c’est demain pour nous…

T. G. : Vous avez peur d’une contrainte excessive pour les industriels ?

 

C.d.M. : Ce n’est pas une contrainte, c’est que je pense que ce n’est pas faisable. Ça ne veut pas dire à nouveau que l’économie passe avant tout mais l’économie est dans tout, c'est-à-dire qu’on ne peut pas se priver quand on a un débat aussi important que celui de l’environnement et du changement climatique, on ne peut pas se priver du débat sur l’économie, on ne peut pas se priver du débat sur l’emploi parce que c’est un sujet sérieux.

V. B. : Tous les pays du monde sont en train de faire des réflexions sur la transition énergétique. L’idée numéro un, c’est d’aller vers les énergies renouvelables. Le problème des énergies renouvelables, c’est qu’elles sont intermittentes. Donc, si on n’est pas capable d’avoir des systèmes plus complexes, soit avec du stockage de l’électricité, soit avec d’autres systèmes, on va se retrouver devant des sujets.

Moi, je suis très favorable à toutes les réflexions politiques qui permettent de faire la transition énergétique mais, en effet, je pense qu’il faut tenir compte de l’argent, il faut tenir compte des réalités mais je trouve que cette vision est une bonne chose.

C.d.M. : La priorité ce n’est pas le renouvelable, la priorité c’est l’efficacité énergétique. La priorité, c’est de rendre ce que l’on a aujourd'hui plus efficace avant de créer d’autres choses. La France doit éviter de donner des leçons et surtout de penser qu’elle va corriger le monde parce qu’on a plein de choses à inventer.

T. G. : Ce matin dans Les Echos, le ministre de l’Industrie Emmanuel Macron déclare que le diesel a encore toute sa place en France, qu’il a toute sa place industriellement. Or, et on est au cœur de notre débat finalement, on voit les fossiles comme le diesel, comme le gasoil, reculer en tout cas parfois dans les parts.

 

C.d.M. : Est-ce qu’aujourd'hui on peut dire du jour au lendemain : « Je me passe du diesel » ? Non. Pourquoi ? Parce qu’il y a énormément d’automobilistes qui roulent au diesel. Il prend en compte les réalités de l’économie française et de la population, donc il répond : « Oui, le diesel aujourd'hui est indispensable et même si on sait que ça pose des problèmes pour les véhicules qui ne sont pas aux dernières normes mais pour les nouvelles on ne l’a plus ».

Il y a un petit problème quand même de compatibilité de tout ce qui est dit en ce moment, c’est pour ça que je suis content qu’il y ait enfin ce débat sur l’énergie mixte et la transition énergétique. Et le mot, il est beau : c’est la transition énergétique. C’est ça que j’attends moi, c’est qu’on arrive à mettre sur la table nos enjeux environnementaux, nos enjeux sociétaux.

Je maintiens que l’avenir de la voiture électrique, c’est quand même principalement dans les villes, mais surtout mon intérêt du débat, c’est de montrer qu’un artisan fabricant de batterie a tout à voir avec une compagnie comme Total. Parce qu’on partage les mêmes valeurs et qu’en plus on a besoin des mêmes choses, c’est-à-dire du stockage d’énergie. Et ça, ça va être vraiment le succès des années à venir.