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Pourquoi le Qatar est-il isolé par l'Arabie saoudite et ses alliés ?

Le 11 Juil 2017 à 10h56

Stephan Sylvestre, économiste et spécialiste des enjeux énergétiques de la région du Moyen-Orient, analyse l'isolement du Qatar par l'Arabie Saoudite et ses alliés, accusé de soutenir le terrorisme. Mais cette raison n'est qu'apparente : entre lutte d'influence régionale et réserves gazières, les dessous du conflit sont bien plus complexes.

Bonjour à tous, une nouvelle PE Car consacrée cette fois au Qatar, ce petit pays du golf Persique qui possède les plus importantes réserves de gaz au monde. Le Qatar qui est banni, montré du doigt par ses voisins,  Pourquoi cette punition et quelles conséquences sur les enjeux énergétiques, nous allons poser la question à Stephan Silvestre, un spécialiste de la région. Je vais le chercher.

 

Venez, prenez place. Vous êtes donc économiste, spécialiste des enjeux énergétiques. Vous suivez la géopolitique du golf Persique en particulier. Vous avez écrit : "Gaz naturel, la nouvelle donne ?". Et si on s'intéresse précisément au Qatar, c'est en particulier pour ses réserves considérables de gaz.

Le Qatar donc, on l'a dit, qui est isolé depuis quelques semaines, isolé par l'Arabie saoudite, son grand voisin, pointé du doigt, notamment par les États-Unis, que se cache-t-il derrière cette crise diplomatique entre le Qatar et ses voisins ?

Eh bien, le Qatar s'est fait taper sur les doigts, effectivement, par ses alliés d'Arabie saoudite, de la péninsule arabique, plus généralement, en raison des positions qu'il a pu prendre, pro-iraniennes, pro-chiites.

Alors qu'il est sunnite lui-même !

Voilà, tout à fait, et qui cherche en fait à dialoguer davantage avec l'Iran, en particulier sur la question du gaz. Et la position qu'il a pu prendre a été fortement réprouvée par les autres pays, ses collègues. Et ensuite, en particulier, la visite de Trump en Arabie saoudite, qui a cherché à renforcer le leadership de l'Arabie saoudite dans la région pour l'aider à combattre les groupes terroristes, dont certains sont notamment financés par le Qatar.

Mais en même temps, vous expliquez que si l'Amérique agit ainsi et que si elle pousse l'Arabie saoudite à menacer le Qatar, à lui nuire, c'est parce qu'il y a une alliance contre le terrorisme que Trump veut revaloriser. Expliquez-nous ce que c'est que cette alliance.

Oui, c'est une alliance militaire, ce qu'on appelle un petit peu une OTAN islamique, qui cherche à faire un commandement intégré d'un certain nombre de pays d'Arabie saoudite, de la péninsule arabique, de l'Afrique du Nord, du Moyen-Orient, mais aussi le Pakistan et la Turquie sont dedans, et tous ces pays ayant pour mission de combattre le terrorisme. Eh bien, en réalité, il y a des rapports de forces qui s'exercent. Le bras de fer bien connu entre l'Arabie saoudite et l'Iran sur le leadership du monde arabe. Il y a aussi maintenant la Turquie qui cherche à devenir une puissance régionale et un petit peu à avoir un rôle pivot dans la région.

On va en reparler de la Turquie, mais je voudrais que vous insistiez, en une phrase, ce qu'on reproche au Qatar dans cette alliance. Ils gênent le fonctionnement du commandement intégré de cette alliance qui est un peu l'OTAN islamiste ?

On leur reproche deux choses majeures, premièrement, de discuter avec les Iraniens qui sont quand même la bête noire des Saoudiens, et des sunnites les plus durs, les wahhabites, et deuxièmement, de financer des organisations qui déstabilisent certains pays de la région, que sont la Syrie, l'Égypte, la Libye et le Yémen. Pour tous ces pays, le Qatar a soutenu des mouvements de révolte contre les pouvoirs établis. Et il apparait un petit peu comme un déstabilisateur de la région.

Alors, revenons à la Turquie. Qu'est-ce que la Turquie vient faire dans ce jeu en quelque sorte alors qu'elle est un petit peu plus loin, et qu'elle n'est pas arabe stricto sensu ?

Eh bien la Turquie a des intérêts convergents avec le Qatar. Premièrement, vis-à-vis de l'Iran, elle cherche d'abord à utiliser le Qatar pour contrecarrer l'hégémonie de l'Arabie saoudite dans la région. Elle veut s'imposer comme une puissance régionale. L'Arabie saoudite prend de plus en plus de poids dans la région, et au travers de nombreuses choses, comme des accords commerciaux, l'installation d'une base militaire qui a été installée à Doha, en tout cas au Qatar, il y a deux ans, où il y a une centaine de soldats turcs, mais à terme, il doit y en avoir 3 000, pour aider aux interventions militaires dans la région.

Donc au Qatar, il y a des Français, puisqu'il y a une base française. Il y a une base américaine considérable, il y a même un base turque ?

Voilà, tout à fait, qui est juste à côté de la base américaine d'ailleurs. Il y a ça, il y a le gaz aussi puisque la Turquie approvisionne son gaz, on en reparlera, d'une part de Russie, de l'Iran et du Qatar. L'Iran est plus ou moins peu fiable dans ses livraisons. Et donc si elle perdait le Qatar comme allié et d'autant plus qu'elle cherche, la Turquie, à se défaire des approvisionnements d'Egypte, qui est un pays ennemi, en tout cas peu ami, de la Turquie et d'Israël, elle ne veut plus importer le gaz de ces deux pays, et donc elle compte beaucoup sur le Qatar pour ses approvisionnements.

Alors, puisque vous parlez du gaz, c'est l'un de nos enjeux, un de nos intérêts. On essaye de comprendre les conséquences sur l'approvisionnement, la politique énergétique, les intérêts français au Qatar, qui sont importants. Est-ce que cette crise diplomatique va nuire aux exportations de gaz du Qatar, à la fois par des gazoducs, et à la fois par des bateaux, des méthaniers ? Est-ce que ça c'est menacé ?

Dans l'immédiat non. Pour l'instant, il n'y a pas eu de sanction précise contre les voies d'approvisionnement d'exportation gazière du Qatar, qui se font par deux biais, le premier, un gazoduc qui traverse les Émirats arabes unis qui s'appelle Dolphin, et le deuxième c'est par les méthaniers sous la forme de gaz liquéfié, le Qatar étant le premier pays exportateur mondial de gaz liquéfié.

Ce gaz part à destination essentiellement de l'Asie, l'Inde, la Corée du Sud, le Japon, sur le Japon qui est le meilleur client du Qatar, et aussi de l'Europe et de la Turquie. Pour le moment, il n'y a pas eu de tentative d'interruption des voies maritimes ou terrestres. Cependant, c'est une crainte qu'ont naturellement les Qataris puisqu'ils sont assez dépendants de ces voies pour pouvoir exporter. Et dans les années 90, il faut savoir que déjà le Qatar s'était plaint auprès de l'Arabie saoudite de tentatives d'obstruer ces voies et de bloquer ses exportations vers certains pays.

Il y a un élément que vous nous révélez, en tout cas qu'on connait peu, c'est le fait qu'aujourd'hui le Qatar tente de créer une institution du style de l'OPEP appliquée au gaz, et l'Arabie saoudite lui en veut beaucoup. Pourquoi ? Expliquez-nous ça.

Oui, bien sûr, le Qatar cherche à monter avec la Russie et l'Iran, qui sont à eux trois les trois exportateurs mondiaux de gaz. Ils cherchent à monter une sorte d'OPEP du gaz, qui s'appelle le "Gas Exporting Countries Forum" et dans lequel ils cherchent à prendre le contrôle du marché mondial du gaz. L'Arabie saoudite qui est aussi un producteur, bien que de moindre envergure que ceux-là, cherche à éviter la domination du Qatar sur ce marché, et à demander un siège de décision politique permanent dans ce bureau, qui pour l'instant lui est refusé, ce qui est encore une autre pierre d'achoppement entre ces deux pays. Oui, donc c'est un aspect très important parce qu'on voit bien derrière la crise islamiste ou en tout cas la lutte contre les organisations terroristes, la dimension du combat sunnite/chiite. Il y a aussi une dimension d'enjeux, de bras de fer sur le terrain de l'énergie.

 

Passionnant sujet que cette situation, cette crise dans le golf Persique, nouvelle avec les difficultés rencontrées par le Qatar. On retrouvera plein d'éléments qui éclairent ce dossier dans "Gaz naturel, la nouvelle donne ?", aux éditions du PUF, avec Frédéric Encel que vous avez rédigé, Stephan Silvestre. Merci d'avoir accepté cette interview-balade en PE Car sous la canicule, et à bientôt pour une nouvelle PE Car.