picto-perspectives-couleur Perspectives

Ouragans : leur violence est-elle due au changement climatique ?

Le 23 Oct 2017 à 16h43

Le changement climatique explique-t-il la violence des derniers ouragans observés ? Le journaliste Jean-Louis Caffier répond par l'affirmative et nous explique pourquoi.

Bonjour à tous. La météo, de plus en plus violente, est-elle liée au changement climatique ? Après les épisodes des ouragans Irma, Harvey, Maria, on s'est posé la question. Question que je vais poser au journaliste spécialiste de l'environnement, Jean-Louis Caffier. Je vais le chercher, sur sa péniche.

Merci, Jean-Louis Caffier, d'avoir accepté cette interview-balade en voiture à moteur hybride. Vous êtes journaliste, spécialiste des questions de l'environnement et on vous voit par exemple souvent sur la chaîne BFMTV. On vous a invité parce qu'on s'est posé cette question après les épisodes violents de la météo, Harvey, Maria, Irma... On s'est demandé si ça avait un lien avec le changement climatique. Pour vous, il n’y a pas de doute.

Non. Franchement, non. Les scientifiques ne sont pas aussi catégoriques, mais c'est leur rôle, ils ont besoin de beaucoup de recul. Sur les ouragans, par exemple, on a des observations crédibles et satellitaires depuis les années 70. Donc ça laisse assez peu de temps. Mais quand on est journaliste, on peut faire des raccourcis pour aller à l'essentiel. On sait très bien que les ouragans se déclenchent avec une température élevée de l'océan : 26 degrés. On sait que la température globale de la Terre se réchauffe, que la température des océans aussi. On a atteint 30-31 degrés au large de la Floride. Il y a un lien évident entre la puissance de ces ouragans et le réchauffement de la planète.

Et ça, même s'ils ne le disent pas avec les mêmes mots, les scientifiques corroborent ces constats.

Mais ce qu'on constate depuis maintenant 20-25 ans, c'est que la puissance de ces ouragans, indiscutablement, elle augmente. On a eu pour la première fois un ouragan Irma de force 5 dans cette région du monde, quand même. Observé, bien évidemment. On a eu avec Irma et José ensuite deux ouragans de force 4 ou 5 en même temps. Ça s'était produit deux fois au cours du siècle dernier. On a un certain nombre d'éléments qui nous disent "Voilà la tendance lourde." Elle est quand même assez indiscutable.

Et en l'occurrence, dans cette tendance, il y a aussi d'autres épisodes météo tout aussi violents en quelque sorte pour la nature, comme certaines sécheresses en ce moment.

Moussons très meurtrières en Asie, on a fait plus de 1500 morts là-bas. Des dizaines de millions de déplacés. Plus d'un million d'hectares de forêts ont brûlé au Canada. On a eu 4 épisodes caniculaires en France. On a eu les incendies de forêt, on a la sécheresse qui est historique, elle aussi, dans le Sud-Est. Les ouragans, bien sûr, sur les Caraïbes. Depuis le début de l'année, on parle de quoi : c'est inédit, c'est exceptionnel. Et puis quand on demande aux gens qui le vivent : "On n’a jamais vu ça." On n’a pas de mémoire de ce qui se passe en ce moment. Donc il y a le risque d'une possible accélération des conséquences du réchauffement climatique sur ces phénomènes météo extrêmes.

Ce que vous nous dites en fait, c'est qu'il y a réellement, au fond, le constat des spécialistes, des experts du GIEC, par exemple, c'est que ce réchauffement climatique est peut-être plus grave encore, y compris à un degré, qu'on ne le craignait. Là encore, les scientifiques manquent de recul.

Ils restent très prudents, les scientifiques, c'est normal, mais ils nous alertent également. En fonction des scénarios qui seront ceux du 21e siècle : est-ce qu'on continue comme avant ? Est-ce qu'on change et dans quelles proportions ? Les scénarios sont différents, mais ils traduisent tous au minimum, il faut pas se cacher, une hausse des températures de 2 degrés à la fin du siècle. Là, on est à peine à 1 degré. Avec 2 degrés, on peut imaginer ce que ça va donner. Et il est très certain que la chaleur qui s'accumule se transforme quand elle est là, quand elle est présente. Elle se transforme en vent, c'est les ouragans, dans des proportions incroyables. Un ouragan moyen de type 3 ou 4, c'est 100 milliards de watts. Ça veut dire quoi ? Ces 100 réacteurs nucléaires de 1 000 mégawatts qui fonctionnent en même temps. Chaque seconde, un ouragan comme celui-là libère l'équivalent de 3 bombes d'Hiroshima. 3 bombes d'Hiroshima par seconde. Donc ces phénomènes sont déjà extrêmes. Ils risquent de le devenir encore plus dans les années et les décennies qui viennent.

Le comble, c'est que la COP21 a essayé de ramener la réalité du réchauffement climatique à un scénario d'1,5-2 degrés maximum, et vous dites qu'on est déjà sur une tendance bien supérieure en réalité.

Oui, le degré et demi, c'est de la diplomatie pure et simple, ça n'a aucune justification scientifique. Tout le monde sait que c'est absolument impossible, ou alors on arrête les énergies fossiles maintenant. C'est-à-dire dans 2 ou 3 ans. Bon, évidemment, on ne va pas le faire.

On sait que ce n'est pas réaliste.

Non, mais pas du tout. C'était pour amadouer notamment les petits pays îliens qui vont disparaître : y a les îles Tuvalu, Kiribati... Il y a plein d'îles dans le monde qui sont d'ores et déjà condamnées par ce réchauffement climatique. Les conséquences du réchauffement climatique, ce ne sont pas de simples désagréments, ce sont des modifications profondes dans notre rapport à la nature et à ces phénomènes météo.

Alors, je voudrais m'intéresser aux conséquences que ça peut ou que ça doit avoir sur les producteurs d'énergie, sur le secteur de l'énergie. Parce que le sentiment qu'on a, c'est qu'avec l'élection de Trump, quand même, et encore il y a quelques heures, quelques jours, la décision des Américains de considérer qu'on peut relancer la production, la construction de centrales à charbon. Mais c'est que finalement, les climato-sceptiques sont de retour et s'imposent dans le secteur de l'énergie.

Avec Donald Trump, c'est pas surprenant. Il tient juste les promesses de sa campagne électorale. Il a fait ses scores les plus élevés dans les Etats où il y a notamment beaucoup de charbon. C'est un très mauvais calcul sur le plan économique. Le charbon n'est pas cher. Et c'est pour ça que beaucoup de pays en développement l'utilisent, la Chine notamment. On a beau dire que la Chine, c'est le premier pays qui a investi dans l'éolien. Oui, certes. Mais il y a encore aujourd'hui dans les cartons 1600 projets de centrales thermiques au charbon. 1600 centrales thermiques au charbon dans les projets chinois. Donc il faut avoir une vision bien réelle de ce qui se passe. L'Inde développe aussi le charbon. La Russie n'en est pas du tout sortie. Et les États-Unis un peu, pourquoi ? Parce que le gaz de schiste qui est exploité là-bas est moins cher que le charbon. Du coup, le charbon exploité aux États-Unis ne sert pas du tout à l'économie américaine, contrairement à ce que peut nous faire croire Donald Trump. Il sert à l'exportation. Il va vers la Chine, il va vers l'Allemagne, par exemple, et vers d'autres pays qui en utilisent beaucoup.

Alors, il y a un aspect paradoxal, c'est que les grands producteurs d'énergie comme les grandes entreprises privées pétrolières ont des actionnaires qui aujourd'hui sont en train de leur demander pourtant de quitter le charbon où elles font ces choix-là comme Total, par exemple. Quelle est la logique, là ?

La logique, c'est de bien considérer que face à la réalité du réchauffement climatique, on ne va pas du tout fonctionner de la même manière. Alors, il y a le secteur de l'énergie qui est prépondérant, c'est pas le seul. Le réchauffement climatique, c'est aussi la déforestation qui empêche les puits de carbone de jouer leur rôle naturel d'absorption de ce qu'on peut émettre. Il n’y a pas que l'énergie qui est concernée. Ça veut dire : c'est l'alimentation, c'est les logements. C'est nos modes de déplacement, la mobilité, hybride ou pas hybride. C'est une vraie révolution dans la société qui nous attend. Et le secteur de l'énergie, bien évidemment, est en première ligne. Mais il n'est pas le seul responsable. Il ne faut pas du tout penser ça. Il a entamé sa mutation parce que la demande du public va changer. Parce que les lois arrivent, parce qu'on aura peut-être bientôt une taxation, d'une manière ou d'une autre, du carbone. Tout ça est en train de changer. Et quand on dirige une entreprise de l'énergie, on essaie de voir ce qui va se passer dans les décennies qui viennent, d'anticiper au maximum, l'énergie est un temps long. Donc autant s'y mettre maintenant parce que la transition, d'une manière ou d'une autre, elle sera l'obligation dans quelques années.

Et puisque certains le font, ces choix, ce virage énergétique, ça vous rend optimiste ou ça suffit pas ?

On est pour le moment avec les engagements des Etats sur une base de 3 degrés d'augmentation à la fin du siècle. Chaque année qui passe va rendre le défi plus compliqué. Il nous reste quelques années avant de bien décréter qu'on est dans un état d'urgence et quand on a un état d'urgence, on décrète la mobilisation générale, on est très loin d'une mobilisation générale. Et elle serait plutôt, pourtant, complètement salutaire et obligatoire.

Merci, Jean-Louis Caffier, d'avoir accepté cette interview dans ce mode de transport. Et à bientôt pour une autre PE Car.