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Jean-Marc Jancovici : L'urgence de décarboner l'économie

Le 21 Avr 2017 à 11h03

Président du think-tank le Shift Project, Jean-Marc Jancovici tente de faire exister la question climatique au sein du monde économique. Il souligne l'urgence de lutter contre la menace qui pèse aujourd'hui sur le climat : "c'est la guerre partout, 5 degrés en un siècle".

Bonjour. Je vous propose une nouvelle PE Car, un entretien en voiture avec un ingénieur qui sensibilise les chefs d'entreprise, notamment, ceux de l'industrie, à la transition énergétique. C’est le polytechnicien, Jean-Marc Jancovici.

 

Vous êtes ingénieur-conseil, polytechnicien dans la transition énergétique avec votre cabinet, Carbone 4. Vous êtes aussi le président-fondateur de Shift Project. Qu'est-ce que c'est que The Shift Project ?

C'est une tentative pour faire exister la question climatique au sein du monde économique, de manière supplémentaire. Certaines personnes font déjà des choses. On s'est créé en 2010. Ce qu'on essaie de faire, c'est de lutter de l'intérieur ou d'agir de l'intérieur sur la décarbonation de l'économie. On le fait en prenant un certain nombre d'entreprises dont on se dit : elles ont plus à gagner qu'à perdre, à demander elles aussi, à ce qu'on s'occupe de la question climat.

Pour rappeler l'urgence, il faut avoir un chiffre en tête, je suis désolé de le dire, mais le monde médiatique a été défaillant sur le rappel de cet ordre de grandeur. 5 degrés sur la moyenne planétaire, c'est ce qui sépare une ère glaciaire d'aujourd'hui.

Quand la Terre passe de l'ère glaciaire, où le niveau de l'océan est plus bas de 120 m, où la Scandinavie et le Canada sont recouverts de 3 km de glace, et où la France ressemble au nord de la Sibérie et ne peut nourrir que 100 000 hommes... On est 65 millions aujourd'hui...

La température est plus basse de 5 degrés, par rapport à aujourd'hui. Quelques degrés de hausse de la moyenne planétaire en un siècle. Les gens pensent qu'il fera simplement plus chaud dans les villes, il faut se climatiser. C'est la guerre partout, 5 degrés en un siècle.

On manquera d'eau ?

Il y aura un tel stress sur les ressources agricoles, le déplacement des implantations urbaines... Quelques degrés de hausse en un siècle, c'est la certitude que le niveau de l'océan montera de 10 mètres au plus, en quelques siècles. 10 mètres au plus, ça noie les installations et villes portuaires au monde. Le tiers de la Floride est sous l'eau.

La menace est réelle, urgente, considérable ?

Si on regarde ce qui se passe aujourd'hui sur le pourtour du bassin méditerranéen, les gens ont en tête la variation de température. La variation de température va avec une variation des précipitations. Un certain nombre de zones dans le monde vont s'assécher, dont le pourtour du bassin méditerranéen, donc, chez nous.

Quand vous regardez bien ce qui s'est passé au moment des Printemps arabes et au déclenchement de la guerre civile en Syrie, on retrouve à l'origine de ces événements, un stress alimentaire très fort qui a lui-même été provoqué par une sécheresse croissante sur le pourtour du bassin méditerranéen.

Les conséquences désagréables, et le million de réfugiés qu'on ne sait pas gérer en Europe, sont là. On est dans les conséquences du changement climatique.

On y est déjà. Revenons à votre démarche du Shift Project.

Imposer une taxe carbone ou réglementer les voitures, c'est moins grave que de prendre tous les ans des millions de réfugiés dont on ne sait pas quoi faire.

Votre démarche consiste en quoi ? Vous avez lancé un Manifeste, vous faites 9 propositions aux entreprises, aux Etats, pour décarboner l'Europe d'ici à 2050.

Si on veut tenir l'objectif de l'Accord de Paris, c'est-à-dire les 2 degrés maximum de hausse de la température en un siècle, il faut que les émissions planétaires soient divisées par 3, d'ici à ce que nos enfants aient notre âge. C'est concret.

En 30 ans, il faut qu'on ait diminué par 3.

Les générations futures, c'est très clair. C'est tous les enfants de tous les gens qui nous regardent. Décarboner, ce n’est pas pour dans 2 siècles, c'est pour maintenant. On s'est dit qu’on allait faire une règle de 3. Si on divise les émissions par 3, en 30 ou en 35 ans, il faut aller chercher les émissions là où elles sont. Où est-ce qu'il y a des émissions aujourd'hui ? Dans les centrales à charbon, 20 % d'émissions européennes, dans l'alimentation, 25 % des émissions européennes et une énorme partie dans le cheptel bovin. Dans les transports, 20 % des émissions, etc...

Donc, si on divise ça par 3, on ne dira pas : "On va s'occuper d'un petit morceau dans un coin". On tape dans le dur.

Qu'en est-il de l'accueil de ces mesures par les chefs d'entreprise et les chefs d'Etat ?

On a réussi à obtenir une centaine de signatures de chefs d'entreprise. On a été très agréablement surpris. On a eu un accueil positif sur deux sollicitations. On a un chef d'entreprise sur deux qu'on a sollicités, qui a dit oui.

Les grandes entreprises vous écoutent ? Elles vous reçoivent ?

Toutes les grandes entreprises, non. Les grandes entreprises, ce n’est pas monolithique. Par contre, dans un certain nombre de grandes entreprises, les patrons ont signé. On a eu entre : "Je prends sur moi de dire oui", et des gens qui ont fait voter leur conseil d'administration.

La MACIF, par exemple, une mutuelle bien connue, le président de la MACIF a fait voter son conseil d'administration.

Des industries qui produisent du lourd, dans le fossile, dans l'industrie mécanique, de transformation...

On a eu des signataires dans ce monde-là.

Vallourec, qui produit des tubes en acier, un aciériste, c'est émetteur. C’est aussi des tubes pour l'industrie nucléaire et est très intéressée par une industrie qui peut être intéressante pour eux, qui est le fait de remettre le CO2 sous terre, après avoir brûlé n'importe quoi.

Est-ce que les pétroliers, les gaziers, les producteurs d'énergies fossiles, hors charbon, qui ont, pour un certain nombre affirmé avoir conscience de l'absolue nécessité des transitions énergétiques, est-ce qu'ils vous suivent, est-ce qu'ils vous écoutent ?

La première société du CAC 40, qui ait fait une journée entière pour ses dirigeants, pour ses 900 cadres de direction, à l'époque, sous la houlette de Thierry Desmarest, c'était Total. En 2006, je m'en rappelle comme si c'était hier. C'était la première fois que ça arrivait. Ils ont invité les scientifiques orthodoxes. Alors que dans le monde gazier, à la même époque, il y avait des climatosceptiques partout. Et il en reste une trace, à mon avis, aujourd'hui.

Je n'ai jamais trouvé, il y en a probablement, je n'ai jamais trouvé chez Total de cadres climatosceptiques. Clairement, ça leur pose un problème business. Aujourd'hui, ils vendent un produit qui émet du CO2. Ils ne nient pas le problème, alors que dans le monde gazier, certains nient encore le problème. Donc, le monde du pétrole a quelque part une attitude plus cash, plus carrée sur cette affaire. Ils disent : "On est du mauvais côté de la barrière aujourd'hui, mais on a le même problème. On ne discute pas sur le fait que c'est un dossier scientifique étayé, sérieux, solide. On ne remet pas ça en question".

Leur marge de manœuvre réelle dans cette affaire, elle est évidemment difficile à apprécier, parce que, ce que demande l'Accord de Paris, c’est que d'ici à la deuxième moitié du siècle, entre 2050 et 2080, il n'y ait plus un gramme de pétrole utilisé sur Terre, sauf éventuellement, dans de grosses installations centralisées, où on puisse capturer le CO2, et le remettre sous terre. Ca veut dire qu'on ne peut plus s'en servir dans les voitures.

Dire délibérément : "Je suis d'accord avec ça", je comprends que ce ne soit pas facile aujourd'hui.

Si on veut être sérieux sur la question climatique, c'est ça qu'il va finir par falloir à arriver à faire.

Où est-ce qu'on peut trouver, Jean-Marc Jancovici, le détail du Manifeste du Shift Project, vos 9 propositions, sur Internet, peut-être un livre aussi ?

Il y a un site qui est dédié au Manifeste qui s'appelle decarbonizeurope.org, sur lequel on peut trouver le texte du Manifeste, le résumé des 9 propositions, et pour chacune des propositions, 20 pages d'explications.

L'ensemble du Manifeste et des 9 propositions, sortira chez Odile Jacob en mai, sous forme papier. Certains aiment le papier.