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Mer Caspienne : enjeux énergétiques et géopolitiques

Le 20 Mar 2017 à 11h03

Riche en réserves gazières et pétrolières, la région de la mer Caspienne a toujours été clé pour l'Europe. Bordée par la Russie, quels sont les enjeux énergétiques et politiques de la Caspienne ? Olivier Appert, spécialiste de l'énergie, nous donne des clés de compréhension.

Nouvelle PE Car, avec un spécialiste de l'énergie, et du fossile en particulier, Olivier Appert, qui va nous parler d'une région stratégique pour l'Europe, la mer Caspienne, qui a des réserves considérables de pétrole et de gaz.

Nous allons nous consacrer à la région de la mer Caspienne qui est à l'est de l'Europe, avant l'Asie, l'Asie centrale. Présentez-nous la région.

La mer Caspienne est la plus grande mer intérieure au monde. Elle est bordée par des pays intéressants, comme la Russie au Nord, la Turquie à l'Ouest, l'Iran au Sud, le Kazakhstan et un peu plus loin, la Chine, à l'Est. Donc c'est une région stratégique importante.

Là il y a trois pays stratégiques parce que leur sous-sol recèle du gaz en particulier, du pétrole aussi, qui sont le Turkménistan, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan. Pourquoi est-ce une région si importante en termes d'enjeux énergétiques ?

Elle contient d'abord des réserves importantes. Le Turkménistan détient le deuxième plus grand gisement de gaz au monde. C'est la cinquième réserve de gaz au monde, de l'ordre de 15 %. C'est équivalent au Qatar, à la moitié de l'Iran ou de la Russie. C'est tout à fait considérable. Dans le domaine pétrolier, la part de la mer Caspienne est moins importante mais c'est du pétrole nouveau qui va arriver sur le marché pétrolier.

Et alors historiquement, on a oublié que la moitié du pétrole qu'on consomme, les premières huiles des lampes fin du XIXe siècle, début du XXe en Europe, vient de cette région.

Le premier puits en Azerbaïdjan a été foré en 1871. Donc juste quelque 20 ans après les premiers puits aux États-Unis et à la fin du XIXe siècle, l'Azerbaïdjan produisait la moitié du pétrole mondial, autant que les États-Unis.

Après il y a la période soviétique, après la révolution, ces républiques sont dans le giron de l'ancienne URSS ?

 

Ces républiques ont été intégrées dans l'URSS et l'ensemble de l'exploitation de pétrole et de gaz est passée dans le giron de l'Union soviétique et donc est sortie complètement du marché mondial. C'est un enjeu tout à fait majeur puisqu'au fond la bataille de Stalingrad a été déclenchée parce qu'Hitler, qui manquait de ressources pétrolières, cherchait à rejoindre Bakou pour pouvoir mettre la main sur ces ressources pétrolières.

En fait si Hitler a lancé ses troupes sur Stalingrad c'était moins pour battre d'emblée l'URSS que pour pouvoir avoir un accès au pétrole, à l'énergie, qui était en Caspienne ?

 

Tout à fait.

Alors, est-ce que c'est aussi important aujourd'hui ? Est-ce qu'on se bat pour la Caspienne ?

 

A la chute de l'Union soviétique, immédiatement les compagnies pétrolières internationales se sont intéressées à cette zone qui s'est ouverte aux investissements, en particulier en Azerbaïdjan, au Kazakhstan, dans une moindre mesure au Turkménistan. Et donc les majors européennes que ce soit Total, Shell ou BP ont investi dès le début des années 90 dans des gisements au Kazakhstan avec le plus grand gisement au monde, le gisement de Kashagan.

Qu'en est-il aujourd'hui pour nous ? Parce que nos difficultés avec la Turquie, avec la Russie, est-ce que ça bloque pour nous l'accès à ce gaz et à ce pétrole ou est-ce que c'est secondaire et le business continue à fonctionner ?

Le problème c'est que le pétrole ou le gaz il faut pouvoir l'amener sur les marchés mondiaux. Or, comment évacuer cette production dans cette mer qui est encastrée par la Russie, ça pose des problèmes politiques. Vers le Sud, vers le golfe Arabo-persique, il faut traverser l'Iran, ça pose des problèmes politiques. Vers l'Est, c'est la Chine, mais c'est quand même très loin. C'est 6 000 kilomètres. Et il reste l'Ouest, mais pour l'Ouest, il faut traverser la Turquie et traverser aussi un certain nombre de pays pour arriver sur le marché européen.

Et alors comment faire? Le gaz de la Caspienne, il arrivait en Europe par les gazoducs russes.

L'Union européenne a lancé le projet Nabucco qui visait justement à court-circuiter la Russie. Il n'a pas marché parce qu'il n'était absolument pas finançable et pas économique. Beaucoup trop coûteux par rapport à la solution la plus simple, la plus économique, qui est de passer par les gazoducs russes.

Quand on vous entend, on a l'impression que ces pays, Kazakhstan, Azerbaïdjan, Turkménistan, se trouvent avec un problème, ils sont enclavés mais ils ont bien des clients quand même ? Alors ils vendent leur gaz et pétrole à qui ?

Il faut différencier le cas du gaz et du pétrole.

Dans le cas du gaz, il y a des exportations majeures du Turkménistan vers la Chine parce que malgré la distance, la Chine a construit un gazoduc de 50 milliards de mètres cubes et une quatrième tranche de ce gazoduc de 80 milliards de mètres cubes qui amène le gaz directement du Turkménistan jusqu'à Shanghai.

Les perspectives du gaz en Europe ne sont pas très favorables. En fait, la consommation de gaz depuis 4-5 ans a considérablement diminué de l'ordre de 20 % en Europe. C'est en particulier lié au développement des énergies renouvelables pour la production d'électricité. C'est lié aussi à la crise économique.

Dans un contexte où on cherche à réduire la consommation de charbon pour la production d'électricité, le gaz de la Caspienne risque-t-il de nous échapper pour aller en Chine ?

Théoriquement vous avez raison sauf que, dans le contexte actuel de marché mondial de l'énergie, le prix du charbon est plus faible que le prix du gaz et donc le gaz a du mal à assurer sa compétitivité. Et ça vient en particulier au fait que le CO2 n'a pas de prix.

Je reviens sur le pétrole qui est une problématique différente. L'accès au marché a été obtenu grâce à la construction d'un oléoduc qui relie Bakou à Ceyhan. C'est un port sur la Méditerranée en Turquie. Donc ça s'appelle le BTC, Bakou-Tbilissi-Ceyhan qui a été construit et qui représente 1 million de barils/jour. C'est-à-dire, c'est de l'ordre de 1 % de la consommation mondiale, mais c'est quand même significatif au niveau de l'Europe. Donc là il y a une voie d'évacuation qui passe en fait par la Turquie.

Au regard de toutes ces données qu'en est-il des intérêts énergétiques de l'Europe ?

 

Je ferai une réponse en deux temps. Pour les entreprises énergétiques, c'est un enjeu majeur puisqu'il y a des ressources à des conditions intéressantes. Et donc il est important de pouvoir investir dans ces régions.

Par contre pour les gouvernements, l'enjeu géopolitique est beaucoup plus complexe à cause de la politique vis-à-vis de la Russie, de la Turquie, de l'Iran. Et donc, en sens-là, la position par rapport à la mer Caspienne est une position complexe.

 

Donc d'un côté, on a des entreprises qui essayent d'acheter la matière première du gaz et pétrole moins cher pour pouvoir le vendre un peu mieux. Et puis on a les Etats qui ont à régler les relations avec Erdogan, Poutine...qui ne sont pas sur la même ligne. Donc là on a une contradiction.