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Pollution atmosphérique : pourquoi respire-t-on si mal ?

Le 15 Mar 2017 à 10h27

Pics de pollution à répétition mais aussi une pollution de l’air régulière et meurtrière : la pollution atmosphérique en Europe est un vrai fléau. Pour évoquer ses causes et les solutions à mettre en œuvre, deux experts en débattent, l’économiste Nicolas Meilhan (Les Econoclastes) et le président de l’association « Respire », Olivier Blond.

Nous allons cette fois évoquer la pollution atmosphérique. Alors la question c'est de savoir pourquoi on respire si mal et pas uniquement dans les grandes villes et comment faire pour respirer mieux. On va le voir avec nos invités. Olivier Blond, président de l'association Respire qui se bat pour l'amélioration de la qualité de l'air et Nicolas Meilhan, vous êtes ingénieur-conseil et notamment le monsieur Energie et Transport des Econoclastes, ce think tank qui essaye de réfléchir aux différents facteurs qui font l'économie aujourd'hui et notre activité économique.

On parle de pollution atmosphérique, pollution qui est quotidienne, mais aussi des pics de pollution. Et est-ce qu'on parle du CO2 ou est-ce qu'on parle de particules fines ? De quoi s'agit-il, Olivier Blond ?

Olivier BLOND : D'une certaine manière, les pics de pollution, c'est la partie émergée d'un iceberg de pollution qu'on respire tous les jours et c'est presque anecdotique en termes sanitaires puisque c'est ça l'enjeu au final. Il y a 48 000 morts par an à cause de la pollution de l'air. Il n'y en a qu'une petite partie qui est liée aux pics de pollution. L'enjeu, c'est ce qu'on respire tous les jours qui, peut-être, alerte moins les médias ou l'opinion mais qui est en fait plus toxique.

La différence entre cette pollution quotidienne et celle des pics, c'est quoi en termes de proportion ?

Nicolas MEILHAN : Vous avez aujourd'hui des seuils d'alerte. On sait qu'il y a de la pollution, par exemple pour les particules quand on dépasse un seuil. L'an dernier, ce seuil qui correspond à 50 microgrammes, on l'a dépassé 44 fois dans Paris.

C'est plus qu'autrefois ou c'est parce que le système d'alerte est mieux organisé ?

 

N.M. : La bonne nouvelle, c'est que l'Europe a fait abaisser les seuils de pollution. Donc on a l'impression que c'est plus souvent, mais en fait, c'est parce que les niveaux d’alerte ont baissé. En termes de concentration, on a une amélioration qu'on peut constater sur les particules. Ce n'est pas le cas sur un autre polluant qui est le polluant des véhicules diesel qui est le dioxyde d'azote où les niveaux de concentration à proximité du trafic n'ont pas baissé en 20 ans.

O.B. : Je pense qu'aujourd'hui, grâce aux pics, d'une certaine manière, et ça sera peut-être leur seul mérite, la population, mais surtout les pouvoirs publics et les décideurs, ont pris conscience d'un vrai problème. La réalité de ce problème est complexe puisqu'il y a différents types de polluants qui évoluent sur des rythmes différents. Tous les polluants d'origine industrielle sont en retrait. Certains ont chuté de 80 % en quelques décennies à cause de la désindustrialisation globale de la France et d'une surveillance accrue de l'État.

Des polluants d'origine automobile comme le NO2 (dioxyde d’azote) sont à peu près stables, d'autres diminuent. Et en fait il y en a certains qu'on ne mesure pas aujourd'hui comme les particules ultrafines, qui sont des polluants émergents, qui pourraient augmenter. Donc la situation est complexe mais on prend la mesure de cette complexité et de ce danger. Sur les paramètres principaux, la situation s'améliore.

Quelles sont les causes de cette pollution à la fois régulière et de ces pics de pollution ? Est-ce que c'est l'industrie, le chauffage au bois ? Est-ce que c'est le transport et l'automobile ?

N.M. : Il y a plusieurs causes. Pour la pollution quotidienne, notamment quand on est à proximité du trafic parce qu'il faut parler aussi des publics sensibles. Qui sont-ils ? Les enfants en bas âge, les personnes âgées, les personnes asthmatiques, les femmes enceintes. Pensez à toutes les écoles à proximité du périphérique. C'est ça le problème. Au jour le jour, la contribution la plus forte, c'est le trafic. Et c'est là-dessus qu'il faut avoir des actions.

Pour vous, c'est légitime qu'on s'attaque au trafic automobile ?

 

N.M. : A proximité du trafic, vous avez 2 millions de Franciliens qui habitent à moins de 200 m d'un axe routier. Et c'est ces gens-là qui vont être touchés et des gens sensibles. Donc le trafic est un levier important. La bonne nouvelle c'est que, depuis 2011, toutes les voitures ont un filtre à particules. Donc les émissions de particules PM10 ont baissé. La question se pose sur les PM1 comme Olivier pouvait le souligner.

Mais il y a un autre problème plus grave, c'est le chauffage au bois. C'est la moitié des émissions de particules PM2.5 en France. Et ce chauffage au bois plus que de baisser, il augmente. Quand on regarde un pays comme la Grèce, avec les mesures d'austérité les gens n'avaient plus d'argent pour se chauffer et sont allés couper du bois. Et ça a donné une pollution significative. J'en ai parlé avec des personnes d'Airparif et c'est un problème. En Europe, on se chauffe de plus en plus au bois. Mais aussi le retour du chauffage au charbon.

C'est un paradoxe quand même parce que souvent et dans les sociétés européennes en particulier, très boisées, de tout temps on s'est chauffé au bois et c'est même un plaisir d'avoir un feu de bois qu'en est-il réellement ? Est-ce qu'on n'est pas dans l'obsession écologiste ?

 

O.B. : Les faits sont têtus, et si on prend l'exemple de la Savoie, la vallée de Chamonix, la vallée de l'Arve est la zone martyre de la pollution en France. Ils ont connu cet hiver 33 jours d'affilée de pics de pollution et, d'après les études scientifiques, ces pics de pollution étaient causés pour moitié par le trafic automobile et pour moitié par le chauffage au bois qui est très utilisé dans la région.

Est-ce qu'on peut maintenir l'usage du bois pour le chauffage tout en piégeant les particules fines et les éléments de pollution ?

N.M. : Ce qui est intéressant sur la vallée de l'Arve, c'est qu'il y a des initiatives qui sont prises à grande échelle, à l'échelle de la Communauté de communes, et qui montrent des pistes. Parce que l'idée, ce n'est pas d'interdire, on n'est pas dans cette écologie punitive. On va accompagner des changements dans les pratiques et dans les comportements. Et sur les feux de cheminée, on peut faire des choses, par exemple améliorer la qualité des foyers. C'est-à-dire installer des inserts, améliorer les poêles. Eventuellement, moi je ne suis pas un grand fan de cette solution, mais ça existe, poser des filtres sur les cheminées, améliorer la qualité du bois qui est brûlé, parce que ça fait une différence. Et tous ces changements peuvent diminuer considérablement les émissions de produits toxiques émis par les feux.

Il y a deux autres sources de pollution, l'industrie et l'agriculture. Disons un mot de l'agriculture.

N.M. : Notamment lors des épandages d'engrais, vous avez une recombinaison de l'ammoniaque avec des polluants automobiles, les dioxydes d'azote, qui crée d'ailleurs des particules. Généralement c'est courant mars, donc c'est d'ici à la fin du mois. On a eu ça en mars 2014 et 2015. On n'a pas eu en mars 2016, peut-être à cause des conditions atmosphériques. Ça a été réparti dans le temps pour ne pas que ce soit concentré en mars parce qu'on a l'épandage, il fait froid, donc on fait tourner à plein les centrales, le chauffage au bois, les centrales au charbon, etc. On cumule les facteurs en plus si on a des conditions atmosphériques avec des pressions élevées.

Alors ça c'est l'agriculture. Sur l'industrie ?

 

O.B. : Encore une fois, tout dépend du polluant qu'on regarde pour les métaux lourds, toxiques, le plomb, le mercure, les choses comme ça, l'industrie est la source principale des émissions mais ces émissions ont diminué d'une manière extrêmement importante, entre 50 et 80 % sur quelques décennies pour deux raisons, la désindustrialisation et un contrôle accru des pouvoirs publics sur les activités industrielles. Aujourd'hui, on est toujours dans cette figure globale d’un quart, un quart, un quart... Les activités industrielles restent finalement plutôt contrôlées et ont déjà fait pas mal d'efforts, après, localement, ça peut poser des vrais problèmes. C'est-à-dire qu'à côté d'une distillerie industrielle, d'une raffinerie, d'un incinérateur, il y a quand même des choses à regarder.

Un mot sur les solutions. Si vous deviez résumer rapidement sur ces quatre gros facteurs, ce qu'il faudrait faire, la mesure principale c'est quoi ?

N.M. : Il n'y a pas une mesure principale. Il y a trois sources sur lesquelles on peut jouer. En fait, il y en a 4. Pour les épandages déjà on peut chercher une agriculture avec un peu moins d'engrais. Pour l'industrie, en France, on a une forte dépendance au nucléaire qui pose un certain nombre de problèmes mais en tout cas qui nous a permis d'avoir une électricité qui émet peu de particules. A part la centrale à fioul de Porcheville, avant qu'elle ne ferme, heureusement à la fin du mois.

Et puis on n'a pas de charbon. Par contre, on a délocalisé une partie de notre industrie dans les nouveaux États membres qui, eux, produisent entre 50 et 80 % de leur électricité au charbon et qui souvent malheureusement, contrairement à l'Allemagne, n'ont pas de systèmes de filtre à particules efficaces.

Donc il y a une partie de nos pollutions, à travers les pics par exemple qui sont produites par les centrales à charbon dans le reste de l'Europe et qui, du fait de la délocalisation vers une partie de l'Europe de l'Est de nos industries, nous ramène cette pollution parce qu'elle nous arrive de l'Europe de l'Est.

N.M. : Effectivement les épisodes de pics sont souvent dus à des émissions importées. Et là c'est un problème européen, puisque ce n'est pas que les centrales à charbon allemandes, polonaises ou anglaises, c'est toute l'industrie dont il faut parler et les industries qu'on a aussi délocalisées. Donc on doit trouver des solutions, on doit s'asseoir ensemble à Bruxelles et mettre en place des solutions efficaces qui concernent tous les pays.

Par exemple si on prend l'exemple du CO2 qui n'est pas un polluant atmosphérique, c'est-à-dire qui ne tue personne en France aujourd'hui, comme la pollution. Si on regarde 1990–2010, émissions de CO2 en France, moins 10 % c'est très beau sur la photo. Si on enlève les exportations, qu'on rajoute les importations, plus 10 %. Donc on les a juste délocalisées en Chine et en Europe de l'Est.

Olivier Blond, est-ce que vous êtes d'accord avec cette analyse selon laquelle on récupère beaucoup de la pollution aux particules fines qui vient d'Europe de l'Est?

 

O.B. : Le phénomène existe. Je pense que personne n'en doute. Honnêtement, j'ai vu des chiffres et je n'ai pas d'avis aujourd'hui suffisamment éclairé pour pouvoir me prononcer. Il faut le dire, c'est contesté. Il y a des systèmes de mesures différents, de présentations... Donc c'est un vrai sujet.

On a l'impression que ceux qui veulent absolument défendre la vision de la transition énergétique, du mix énergétique allemand pour sortir du nucléaire et ça passe par le charbon, refusent de voir l'impact des particules fines liées aux centrales électriques à charbon allemandes.

 

O.B. : La question, c'est quels sont les faits ? Et il y a un vrai débat qui est utilisé par les Allemands pour défendre un certain nombre de points de vue mais, en France, qui est utilisé pour dire si la pollution vient de l’extérieur : pourquoi vous nous embêtez avec les mesures, circulation alternée, Crit'Air ou autres, puisque ce n'est pas de notre faute ? Donc il faut se méfier de l'instrumentalisation de tous ces faits.

On a bien compris que tous les deux, vous ne dites pas, parce qu'il y aurait une part de pollution dont vous acceptez l'idée qui viendrait d'Europe de l'Est, qu'il ne faut rien faire. Vous êtes bien là à nous expliquer qu'il faut prendre des mesures.

 

O.B. : Mais justement, au sujet des solutions, ce que je trouve intéressant sur la pollution de l'air c'est qu'on a plein de solutions. Ce n'est pas les solutions qui manquent. On peut faire une liste, sur chacun des 4 émetteurs, il y a des choses à faire. Par exemple limiter les diesels les plus anciens... Changer globalement notre rapport au transport parce que la question de la motorisation n'est qu'une petite partie de la problématique des transports. Et donc réintroduire tout ce qui est les transports collectifs, les transports de fret, les transports de marchandises, parce que c'est majeur.

Mais après sur les questions agricoles, il n'y a pas que les épandages, il y a le lisier... Enfin, c'est très vaste et, globalement, on sait comment faire. Pour moi, cette idée qu'on a des solutions, c'est positif parce qu'on va pouvoir, dans les années à venir, faire mieux, ce qui n'est pas évident par exemple pour le réchauffement climatique qui est très compliqué. La deuxième chose que je voudrais dire est très importante, c'est que si on veut faire un lien entre toutes ces solutions ponctuelles, partielles sur tel ou sur tel aspect du problème, il faut une volonté politique.

Aujourd'hui, la pollution de l'air est une question politique parce que les pouvoirs publics qui sont quand même responsables de la santé des citoyens ne se sont pas emparés de cette question et n'ont pas donné cette cohérence à tout un ensemble de mesures.

Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

 

O.B. : Rien n'est fait. Quasiment rien, au niveau national, on parle par exemple des mesures d'Anne Hidalgo... On peut parler de la communauté de communes de Chamonix. Mais l'absence de l'État est criante et l'absence au sein de l'État, par exemple du ministère de la santé, donc Marisol Touraine qui devrait être interpellée par ce qui est la 3e cause de mortalité en France, 48 000 morts par an, elle devrait réagir, mais elle est totalement absente. C'est très important. Il faut faire justement un parallèle avec la lutte contre les accidents de la route. Il y a 30 ans, il y avait presque 20 000 morts sur les routes. Aujourd'hui on est à peu plus de 3 500. Ça a été divisé par cinq en 2 ou 3 décennies, ce qui est remarquable. Comment cela a été obtenu ? Par tout un ensemble de mesures, la ceinture de sécurité, la formation, etc.

Et vous voudriez le même engagement de l'État pour la pollution ?

O.B. : Exactement, ça donnerait la cohérence à l'ensemble des mesures qui sont possibles, disponibles et qui existent.

Nicolas Meilhan, vous êtes d'accord ?

 

N.M. : L'État a plus empiré le problème qu'apporté des solutions, puisque nous avons subventionné et continuons à subventionner la pollution atmosphérique. Par exemple, à travers les 7 milliards de niche fiscale sur le diesel tous les ans, car ça coûte moins cher. Le diesel devrait coûter 17 % plus cher que l'essence. Ce n'est pas le cas et depuis longtemps. Deuxième exemple, le bois, énergie renouvelable. On a encouragé l'usage du bois parce que c'était bien pour le CO2. Sauf qu'on récupère la moitié des émissions de particules.

A chaque fois c'est les mêmes solutions, un filtre à particules. On équipe le parc d'un filtre à particules. On s'assure que ce filtre ne fonctionne que quand la voiture sort de l'usine mais pas pendant les 15 ans que la voiture circule. Quand vous le testez au contrôle technique, il n'y a aucune obligation qu'il continue à fonctionner. Moi, la proposition que je fais à toutes les villes et à Anne Hidalgo c'est d'interdire la circulation des voitures diesel qui ne respectent pas les normes d'émission. Comme aujourd'hui vous n'avez aucune voiture diesel qui respecte ces normes en circulation réelle, je propose ça.

Mais il faut une alternative pour les gens modestes. Si vous voulez rouler tout seul, il faut une voiture qui respecte ces normes, sinon si vous faites du covoiturage vous pouvez rouler avec n'importe qu'elle voiture, qu'elle date des années 30 ou plus tard. On favorise un carburant qui pollue et qui nous coûte très cher, puisqu'on l'importe, le diesel. La solution serait déjà d'arrêter cette niche fiscale qui n'a plus lieu d'être, de 7 milliards d'euros. J'ai beaucoup de mal à concevoir que l'on subventionne les 48 000 morts par an.

Comment on fait évoluer le parc sans casser et l'industrie et la réalité des propriétaires de diesel et qui doivent aller travailler avec ?

O.B. : Ca se règle en fonction des situations locales parce que les utilisateurs des voitures ne sont pas les mêmes à Paris, à Grenoble ou à la campagne. En sachant qu'on est dans une sorte de paradoxe c'est-à-dire que ceux qui meurent de la pollution de l'air donc ça, c'est quand même une punition très sévère de mourir ou d'avoir des vrais problèmes de santé, etc. Ceux-là ne sont pas entendus alors que ceux qui doivent prendre les transports en commun parce que tel jour il y a un pic et leur voiture n'est pas autorisée sont très entendus. Cette notion écologie punitive est injuste.

En conclusion, si vous vouliez qu'on retienne une idée, voire une proposition pour aujourd'hui en sortir, de cette pollution qui, vous l'avez bien souligné, fait des morts, vous diriez quoi ?

 

O.B. : Je dirais que pour lutter contre la pollution aujourd'hui on a tout ce qu'il faut, c'est possible, il faut juste une décision politique, une vision globale. Et avancer, encore une fois, on peut d'ici 10 ans, réduire considérablement le problème. D'ici 10 ans, si on ne fait rien, il y aura 500 000 morts. On ne peut pas laisser faire.

N.M. : On est capable de comprendre les causes de la pollution. On n'a pas parlé de Copernicus, le programme européen doté d'un budget de 8 milliards d'euros qui peut nous aider à comprendre et dont le but est d'aider les hommes politiques à trouver des mesures pour faire baisser ce genre de choses.

Je pense qu'il est temps qu'on ait un débat qui ne soit pas dogmatique sur la pollution, avec d'abord un diagnostic partagé entre toutes les parties prenantes. Et ensuite, comme on a eu ce débat sur la transition énergétique, un débat sur la pollution atmosphérique qui peut être aussi un débat citoyen et qu'on soit capable de mettre en place ces mesures non seulement au niveau national mais aussi au niveau européen parce qu'il n'y a pas de raison que les petits Polonais ou les petits Roumains meurent à la place de nos enfants.

 

Donc je retiens, un on a les moyens et une volonté politique, deux, cette proposition pour le futur président de la République, dès qu'il sera élu, d'un Grenelle de la pollution atmosphérique.